Salut les traileurs,
Samedi dernier, sur ma backyard, jâai vu plusieurs coureurs plantĂ©s au ravito, le mollet dur comme du bois, en train de grimacer.
Moi, aprĂšs dix heures dâeffort et 68 km, rien. Pas lâombre dâune crampe.
Et pourtant, je nâai pas lâimpression de faire mieux quâeux. Je ne prends rien de spĂ©cial, je ne suis pas plus affĂ»tĂ©, je nâai pas de recette secrĂšte.
Alors je me suis posĂ© la vraie question : est-ce que câest une prĂ©disposition physique, ou est-ce que câest autre chose ?
Jâai cherchĂ©. Et ce que jâai trouvĂ© ne ressemble pas du tout Ă ce quâon lit habituellement.
đ§ Ce quâon te raconte partout
Tu connais la chanson : les crampes viennent du manque de sel, du manque de magnésium, ou de la déshydratation. Donc bois plus, mange des bananes, prends des pastilles de sel.
Le problĂšme, câest que ces explications tiennent beaucoup moins bien quâon ne le croit dĂšs quâon regarde les Ă©tudes faites sur des sportifs.
Une revue publiĂ©e dans le British Journal of Sports Medicine a passĂ© en revue les preuves : celles en faveur de la dĂ©shydratation et du manque dâĂ©lectrolytes reposent essentiellement sur des observations cliniques, une sĂ©rie de 18 cas et une petite Ă©tude sur 10 personnes. En face, quatre Ă©tudes de cohorte, menĂ©es en conditions rĂ©elles, ne confirment pas cette hypothĂšse.
Mais attention, je ne vais pas te dire que câest un mythe, comme je le lis ailleurs. Parce que câest plus compliquĂ© que ça.
đŹ Ce que la science dit vraiment (et ce quâelle ne sait pas)
Il existe aujourdâhui deux grandes explications.
La piste des électrolytes
Elle nâest pas morte. Une vieille Ă©tude industrielle sur 12 000 ouvriers de filature a montrĂ© quâajouter du sel Ă leur eau de boisson avait quasiment Ă©liminĂ© les crampes. Et en laboratoire, aprĂšs une perte de 2 % du poids de corps, boire de lâeau pure rendait les muscles plus sensibles aux crampes, alors quâune boisson Ă©lectrolytique inversait lâeffet.
La piste nerveuse
Lâautre explication, aujourdâhui la plus soutenue chez les sportifs : la crampe viendrait dâun dĂ©rĂšglement du contrĂŽle nerveux du muscle, provoquĂ© par la fatigue. Le muscle fatiguĂ© reçoit un signal de contraction qui ne sâarrĂȘte plus.
Et la vraie conclusion des chercheurs
Celle-ci va te surprendre. Dans une revue publiĂ©e dans Sports Medicine, deux chercheurs Ă©crivent que âla recherche dâun mĂ©canisme causal unique est probablement vaineâ. Les mĂ©canismes diffĂšrent sans doute selon les situations.
Leur conclusion tient en une phrase : aucune stratĂ©gie de prĂ©vention ni aucun traitement nâest systĂ©matiquement efficace.
VoilĂ pourquoi tous les articles qui tâannoncent LA cause et LA solution te vendent quelque chose que personne nâa dĂ©montrĂ©.
đ Les facteurs de risque, eux, sont bien documentĂ©s
Câest lĂ que ça devient utile. Faute de connaĂźtre le mĂ©canisme, les chercheurs ont au moins identifiĂ© qui crampe.
Sur 210 triathlĂštes dâIronman, deux facteurs ressortent indĂ©pendamment :
avoir déjà eu des crampes par le passé
courir Ă une intensitĂ© plus Ă©levĂ©e que dâhabitude
Sur 1 300 marathoniens, on retrouve :
courir plus vite quâĂ lâentraĂźnement
une distance supérieure à 30 km
la fatigue
des antécédents familiaux
un ùge plus avancé et un IMC plus élevé
Et sur la chaleur, un chiffre trÚs parlant venu du football américain : 95 % des crampes survenaient par temps chaud, et leur fréquence chutait de 37 % la premiÚre semaine de stage à 4 % la quatriÚme.
Autrement dit, le corps sâadapte. Ce nâest pas la chaleur en soi, câest la chaleur Ă laquelle tu nâes pas habituĂ©.
Deux fois par semaine, du trail expliqué simplement et sans filtre. Gratuit, sans jargon de coach.
𧏠Alors, prédisposition ou pas ?
RĂ©ponse honnĂȘte : en partie, oui.
Dans une expĂ©rience oĂč les chercheurs provoquaient des crampes par stimulation Ă©lectrique, 5 participants sur 13 nâont jamais rĂ©ussi Ă cramper, quoi quâon leur fasse. Certaines personnes sont tout simplement trĂšs difficiles Ă faire cramper.
Ajoute les antécédents familiaux qui ressortent comme facteur de risque, et tu as une part de loterie génétique assez nette.
Mais, et câest lâessentiel : le facteur le plus puissant reste modifiable. Courir plus vite que ce pour quoi tu es entraĂźnĂ©, câest le seul point qui revient dans toutes les Ă©tudes. Et celui-lĂ , tu le contrĂŽles.
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Ce qui a du sens pour les éviter
Puisque le mécanisme reste flou, on travaille sur les facteurs de risque identifiés.
Cours à une allure cohérente avec ton entraßnement
Câest le levier numĂ©ro un. Pas âcours lentementâ, mais âne cours pas plus vite en course que ce que tu as prĂ©parĂ©â. La plupart des crampes arrivent quand on part sur un rythme quâon nâa jamais tenu Ă lâentraĂźnement.
Prépare la durée et le dénivelé de ta course
La fatigue musculaire est le dĂ©nominateur commun des deux thĂ©ories. Un muscle prĂ©parĂ© Ă lâeffort fatigue plus tard. Câest tout lâintĂ©rĂȘt de la montĂ©e en charge progressive dont je parle dans mon article dâentraĂźnement pour dĂ©butant.
Travaille les descentes spécifiquement
Le travail en descente fatigue les muscles dâune façon trĂšs particuliĂšre, et câest souvent lĂ que les jambes lĂąchent en fin de course.
Acclimate-toi Ă la chaleur quand câest la saison
Les donnĂ©es du football amĂ©ricain le montrent : quelques semaines dâexposition progressive rĂ©duisent massivement lâincidence. Jâen parle dans comment tenir quand il fait 35 °C.
Bois et mange réguliÚrement
Pas parce que ça prĂ©vient les crampes Ă coup sĂ»r, mais parce que la preuve nâest pas nulle non plus, et que câest utile pour mille autres raisons. Sur ma backyard, jâai bu une flasque dâisotonique par boucle et mangĂ© Ă chaque passage.
đ„ Le jus de cornichon : ce que dit vraiment lâĂ©tude
Câest devenu une croyance bien installĂ©e dans le milieu : il faudrait boire du jus de cornichon pour ne pas cramper. Certains en emportent mĂȘme une fiole en course.
Sauf que lâĂ©tude dont tout le monde parle ne dit pas ça.
Ce quâelle montre
Du jus de cornichon avalĂ© juste aprĂšs le dĂ©but dâune crampe rĂ©duit sa durĂ©e dâenviron 37 % : 85 secondes contre 134 avec de lâeau. LâintensitĂ© de la crampe, elle, ne change pas.
Ce quâelle ne montre pas
Rien sur la prĂ©vention. Personne nâa dĂ©montrĂ© quâen boire avant ou pendant la course rĂ©duisait le risque de cramper.
Et le détail qui change tout
Le plus intĂ©ressant, câest le mĂ©canisme. Lâeffet apparaĂźt beaucoup trop vite pour venir du sel : en une minute et demie, le liquide nâa mĂȘme pas eu le temps dâĂȘtre absorbĂ© par lâintestin. LâhypothĂšse retenue est un rĂ©flexe dĂ©clenchĂ© par le goĂ»t dans la bouche et la gorge, qui viendrait interrompre le signal nerveux emballĂ©.
Si câest bien ça, ce nâest pas un apport de sel, câest un choc gustatif. Ce qui expliquerait pourquoi certains coureurs rapportent le mĂȘme effet avec de la moutarde ou du vinaigre.
Deux réserves importantes
LâĂ©tude a Ă©tĂ© menĂ©e sur des crampes provoquĂ©es Ă©lectriquement en laboratoire, pas sur de vraies crampes de course. Et câest une petite Ă©tude. On est trĂšs loin dâune preuve solide.
Donc : si tu veux en emporter pour tenter le coup une fois la crampe installée, pourquoi pas, ça ne coûte rien. Mais en boire en prévention au ravito, ça ne repose sur rien.
â Ce qui ne marche pas
Les Ă©tirements prĂ©ventifs. Deux Ă©tudes de laboratoire ont testĂ© les Ă©tirements statiques avant lâeffort : aucune rĂ©duction de la sensibilitĂ© aux crampes. Ăa rejoint ce que je tâavais Ă©crit dans mon article sur les Ă©tirements.
Le jus de cornichon en prĂ©vention. Les donnĂ©es concernent une crampe dĂ©jĂ dĂ©clarĂ©e, jamais sa prĂ©vention. En avaler toutes les heures âau cas oĂčâ nâa aucun fondement.
Le tout-électrolytes. Avaler des pastilles de sel ne te protÚge pas, surtout si le vrai problÚme est que tu cours trop vite pour ton niveau de préparation.
La quinine. Elle réduit effectivement le nombre de crampes selon une revue Cochrane, mais avec des effets indésirables qui la rendent inadaptée au sport. à oublier.
đ Et quand la crampe arrive ?
Ralentis ou arrĂȘte-toi, puis Ă©tire doucement le muscle. Câest le rĂ©flexe universellement recommandĂ©. HonnĂȘtetĂ© totale : les donnĂ©es solides lĂ -dessus sont trĂšs minces, mais ça ne coĂ»te rien et ça soulage en pratique.
Ensuite, repars progressivement. Et si la crampe revient, accepte de finir en marchant plutĂŽt que de tâacharner.
đ€ Mon hypothĂšse sur mon propre cas
Jâai eu des crampes il y a longtemps. Plus rien depuis des annĂ©es, et je nâai jamais vraiment su pourquoi.
En lisant tout ça, je crois avoir ma rĂ©ponse, et elle nâest pas glorieuse : je cours probablement Ă une allure trĂšs cohĂ©rente avec mon entraĂźnement. Je ne pars pas vite, je marche tĂŽt dans les montĂ©es, et jâaccepte dâĂȘtre lent.
Et jâai sans doute une part de chance gĂ©nĂ©tique, comme ces 5 participants sur 13 quâon nâarrivait pas Ă faire cramper.
Donc non, je ne fais pas mieux que ceux que jâai vus souffrir samedi. Je suis juste dans la bonne case, en partie par choix, en partie par hasard.
Au fond
Les crampes sont un des rares sujets oĂč la science avoue ne pas savoir. Pas de cause unique, pas de solution garantie.
Ce qui te reste, câest agir sur le seul facteur que toutes les Ă©tudes pointent : lâĂ©cart entre lâallure que tu tiens en course et celle pour laquelle tu tâes prĂ©parĂ©.
Et si tu crampes malgrĂ© tout, ce nâest ni un manque de sĂ©rieux ni un manque de bananes. Tu es peut-ĂȘtre simplement du mauvais cĂŽtĂ© de la loterie.
En résumé
âïž Aucune stratĂ©gie de prĂ©vention ni aucun traitement nâest systĂ©matiquement efficace, et les chercheurs lâĂ©crivent noir sur blanc
âïž Le facteur de risque le plus constant : courir plus vite que ce pour quoi tu es entraĂźnĂ©
âïž Il existe une vraie part de prĂ©disposition individuelle et familiale
âïž Le jus de cornichon agit peut-ĂȘtre sur une crampe en cours, mais ne la prĂ©vient pas
Petite question pour toi :
Tu es du genre Ă cramper ou pas du tout ? Et si oui, Ă quel moment de la course ça tâarrive ?
Ă trĂšs vite,
Matti Lontra
đ Les Ă©tudes citĂ©es
Schwellnus MP. Cause of exercise associated muscle cramps (EAMC) â altered neuromuscular control, dehydration or electrolyte depletion? British Journal of Sports Medicine, 2009.
â Les preuves en faveur de la dĂ©shydratation et des Ă©lectrolytes sont faibles ; quatre Ă©tudes de cohorte ne les confirment pas.
Lire lâĂ©tude
Maughan RJ, Shirreffs SM. Muscle Cramping During Exercise: Causes, Solutions, and Questions Remaining. Sports Medicine, 2019.
â La recherche dâun mĂ©canisme unique est probablement vaine ; aucune prĂ©vention nâest systĂ©matiquement efficace. Contient les chiffres sur les 210 triathlĂštes, les 1 300 marathoniens et le jus de cornichon.
Lire lâĂ©tude


